« Qu’on laisse les Maires inventer le monde d’après »

« Qu’on laisse les Maires inventer le monde d’après »

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Discours prononcé par André Santini le jeudi 9 juillet à l’occasion du Conseil d’installation de la Métropole du Grand Paris (MGP).

Mesdames et Messieurs,
Chers collègues,
Chers amis,

Il me revient la responsabilité, en tant que doyen de cette assemblée, d’ouvrir cette séance. Privilège de l’âge, qui ne présuppose ni la sagesse ni les qualités de celui qui est désigné d’office, au poids des années, pour remplir cette tâche.

Malgré tout, je crois que vous auriez pu tomber plus mal !

Avec humilité, permettez à un vieux briscard comme moi, Maire d’Issy-les-Moulineaux depuis 40 ans, de partager avec vous son expérience, notamment à l’attention de nos nouveaux collègues récemment élus. 

Être Maire reste l’expérience la plus passionnante de ma vie et j’ai vu, au fil de ces quatre décennies, évoluer profondément notre rôle, au gré des changements institutionnels et des aspirations nouvelles de nos concitoyens.

Dans les années 1980, nous avons vécu dans l’enthousiasme des lois de décentralisation. L’Etat proéminent acceptait enfin de partager ses prérogatives, de nous accorder autonomie et souplesse, la liberté de faire des choix structurants pour nos territoires.

Je ne parlerai pas d’âge d’or, c’est trop souvent un prétexte à l’inertie et à la paresse. L’âge d’or est toujours à venir, il s’accomplit à force de travail et de volonté, il advient lorsque l’on renonce au déclinisme, au conservatisme et à la frilosité.  

A l’orée du XXIème siècle, alors que la tentation populiste et le climat de défiance envers le politique commençaient à croître, les Maires ont soudain été accusés de tous les maux : cumulards, profiteurs, gaspilleurs, incapables…

Ce discours caricatural a prospéré, il a même servi de prétexte à des réformes scélérates pour réduire nos compétences et amoindrir nos ressources, brider nos capacités d’action, contourner de façon mesquine le principe constitutionnel de notre autonomie. 

C’était oublier bien vite qu’être Maire est un sacerdoce, au sens premier du terme : une charge sacrée de dévouement absolu à la chose publique et à l’intérêt général.

Une charge dans laquelle des femmes et des hommes acceptent de s’investir 24h/24 et chaque jour de l’année.

Le Maire est aussi le premier interlocuteur de ceux qui ne savent pas vers qui se tourner. Qu’importe le problème, chaque citoyen sait qu’il trouvera une oreille attentive et un soutien au sein de sa mairie, même si cela ne relève pas de notre compétence. Chaque citoyen sait que le phare de l’Hôtel de Ville ne s’éteint jamais, qu’il est un repère permanent et rassurant dans toutes les tempêtes.

Nous l’avons vu évidemment durant cette terrible crise sanitaire, les Maires ont fait front, ils n’ont pas cédé, pas flanché. Et tout au long de cette crise, il n’a plus été question de pinailler sur nos périmètres et nos compétences, nous devions tout faire, tout prévoir, nous substituer à toutes les défaillances, et nous l’avons tous fait pour protéger notre population. 

Cet événement dramatique n’a fait que conforter notre place atypique dans l’environnement institutionnel ; il a démontré aussi – s’il en était encore besoin – notre rôle essentiel.

Souhaitons que ce chaos engendre une réforme positive de décentralisation, pour renouer avec le sens de l’histoire, pour redonner l’initiative et les moyens aux territoires.

Une réforme qui ne serait ni une déconcentration déguisée, ni un énième imbroglio de compétences organisé pour mieux neutraliser les élus locaux. Nous y serons vigilants.

Par ailleurs, il est temps collectivement que nous prenions acte de l’évolution de notre rôle. L’époque où le Maire avait à s’occuper des déclarations de naissance et des nids de poule est révolue.

Nous sommes et nous devons être des visionnaires, des anticipateurs, et le citoyen nous demande de nous occuper de son air, son eau, sa qualité de vie dans toutes ses dimensions.

Là encore, permettez-moi de souligner l’extraordinaire efficacité de nos grands syndicats intercommunaux, gérés par les élus locaux, notamment le SEDIF qui est celui que je connais le mieux. Durant la crise sanitaire, jamais notre service public de l’eau n’a été interrompu, jamais l’approvisionnement des usagers n’a été menacé, et nous pouvons nous en féliciter.

Cela démontre la pertinence de nos choix et de notre gestion ; preuve une fois de plus que les élus locaux savent s’occuper de leurs territoires pour peu qu’on les laisse faire. Nous savons nous associer et travailler ensemble intelligemment pour le bien commun, nous savons mutualiser et optimiser les ressources.

J’en finirai par-là, sinon vous allez accuser le doyen de vouloir accaparer le fauteuil ! Vous connaissez mon attachement au Grand Paris, un projet aussi fou que nécessaire, initié il y a 10 ans, d’abord sous l’angle du réseau de transport avant de se muer en métropole, l’organisation qui nous réunit aujourd’hui. 

André Santini le 9 juillet dernier, avec Philippe Laurent, maire de Sceaux
(crédit : Journal du Grand Paris)

La Métropole doit-elle ou peut-elle perdurer, sous cette forme ou sous une autre ?

En vérité, l’on peut s’interroger à la manière d’un ingénieur sur la solidité des écrous, des poutres, des piliers, faire un diagnostic, prévoir une rénovation, un élargissement… qu’importe. Mais l’existence même du pont matérialisé par ces écrous, ces poutres et ces piliers ne saurait être remise en cause.

C’est le rôle du décideur et du visionnaire d’affirmer qu’à tel endroit le génie humain a créé une structure pour permettre le développement de la société, pour rapprocher deux rives. Il faut une force nihiliste considérable pour abattre un pont, c’est le propre des âges obscurs… 

Mes chers collègues, au cours de la dernière décennie, le fait métropolitain est devenu incontestable, stratégique ; les problèmes auxquels nous devons désormais faire face sont trop colossaux, nous ne pouvons y répondre qu’avec un échelon d’envergure idoine.

Nous avons construit des ponts pour être plus forts ensemble, face au torrent d’un monde qui change trop vite et d’un Etat qui est intrinsèquement trop lent. Le repli n’est pas une option, ce serait préparer notre impotence.

A l’inverse, nous avons vu les limites et les effets délétères de la multiplication des strates, des acteurs, de l’éparpillement des compétences et de leurs chevauchements, et nous en souffrons chaque jour. Tout ce qui porte atteinte à la lisibilité, à la crédibilité et à l’efficacité de l’action publique locale alimente le discours populiste. Nous ne pouvons pas l’accepter.  

Voilà pourquoi nous appelons tous de nos vœux une réforme territoriale ambitieuse de l’Ile-de-France, qui clarifie et remette de l’ordre. 

Le concept de Ville-monde est désuet, trop uniformisateur et centralisateur. L’avenir est à la cohérence et à la convergence d’une myriade de villes innovantes, durables et solidaires, se respectant et s’épaulant l’une l’autre, soucieuses à la fois de bien-être pour leurs habitants et de dynamisme pour leur territoire. Souhaitons que cette nouvelle décennie et ce mandat qui commencent, soient ceux de l’âge d’or des collectivités et des élus locaux.

Nous y emploierons toute notre énergie et nous en avons beaucoup. Qu’on laisse les Maires, et notamment ceux de cette Métropole, inventer le monde d’après. Je suis certain qu’il en sortira les plus belles réussites !

Merci à toutes et à tous.

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