A. Santini : « Jupiter, c’est bien, terre à terre, c’est mieux »

A. Santini : « Jupiter, c’est bien, terre à terre, c’est mieux »

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Le Point : Quel regard portez-vous sur le mouvement des Gilets jaunes ?

André Santini : Vous savez, c’est vraiment la France de l’Ancien Régime. Des couples disent qu’ils travaillent tous les deux, qu’ils touchent 1 200 euros, et qu’avec la voiture ils n’arrivent plus à joindre les deux bouts… C’est pour moi une détresse. Ce que décrivait La Bruyère pour les paysans avant 1789. Les gens ont l’impression d’être abandonnés dans leur quotidien par un gouvernement et une administration centrale complètement déconnectés des réalités des territoires. Cette contestation sociale et ce ras-le-bol généralisé prennent racine dans le sentiment de trahison qu’éprouvent nos concitoyens vis-à-vis du président et de ses conseillers. Souvenez-vous de Benjamin Griveaux qui fut l’un des premiers à parler de «  nouveau monde  ». C’est celui d’une France du XXIe siècle dont il exclut ceux «  qui fument des clopes et roulent au diesel  », celui d’une France dégradée par l’aggravation de la fracture territoriale.

Quelle plus belle illustration d’une France d’en haut contre celle d’en bas pourrait-on faire  ? C’est d’une violence… On ne gère pas ses concitoyens comme des numéros de dossiers, il y a des réalités derrière chacun d’entre eux, faire preuve de tant de mépris social, c’est affligeant et révoltant. Ce sentiment de révolte s’est propagé dans notre pays, et les gens manifestent leur mécontentement et leur solitude. Rien n’excuse la violence, bien sûr, et il faut la condamner. Mais je crois que nous assistons à une crise sociale majeure de ce début de XXIe siècle. Les Gilets jaunes ne sont d’ailleurs pas les seuls à exprimer leur colère et leurs doléances. Regardez les ambulanciers ou encore les lycéens qui demandent le retrait notamment du projet de Service national universel…

Pourtant, tout indique que, collectivement, nous n’avons jamais eu autant de raisons d’espérer. Nous n’avons jamais vécu aussi longtemps, en aussi bonne santé, avec un tel accès à la connaissance, nous n’avons jamais été aussi riches…

Mais c’est extrêmement mal réparti  !

Vous regrettez la disparition du vieux monde, balayé par la macronie ?

Oui, le vieux monde avait des règles. Le monde actuel n’a plus de traditions, n’a pas de structures, ça débouche sur n’importe quoi. Même quand le marquis de Montespan mettait des cornes sur son carrosse pour dire qu’il était le plus grand cocu de France, ça avait de la classe.

Quand vous avez vu arriver Emmanuel Macron, imaginiez-vous qu’il allait prendre le pouvoir ?

Tout le monde pensait que ça allait être un feu de paille, car il n’avait ni appareil politique derrière lui ni les critères classiques requis pour prétendre à arriver au sommet de l’État… Et pourtant, il a su profiter des déboires grotesques de François Fillon et de la naïveté de François Hollande. Il faut tout de même lui reconnaître un certain flair…

Gérard Collomb, avant de démissionner, a pointé le « manque d’humilité » de l’exécutif. Faut-il y voir un péché originel de la part d’Emmanuel Macron et de son gouvernement ?

Il n’est pas dans l’empathie… Comme beaucoup d’hommes politiques aujourd’hui, il a moins d’esprit et il méprise «  les intermédiaires  ». Et il se prend un retour de boomerang d’une puissance inouïe. Il est passé sous son socle du premier tour de la présidentielle. À force de descendre dans les sondages… On connait la suite  ! C’est la chronique d’un naufrage annoncé, la «  chute d’Icare  », depuis son été horribilis marqué par l’affaire Benalla et la fuite de Nicolas Hulot qui a enfin ouvert les yeux sur son instrumentalisation. Il doit revenir aux fondamentaux : écouter les élus et mener une politique utile aux citoyens. C’est ce que je m’attache à réaliser depuis 38 ans à Issy-les-Moulineaux. Pour agir correctement et efficacement, il faut connaître ses dossiers et respecter les gens qui, sur le terrain et au quotidien, vont en subir les conséquences  !

Quand je vois le nombre de maires qui démissionnent parce que l’État leur coupe les vivres, qu’il les laisse seuls face à des problèmes quotidiens immenses et complexes, je suis scandalisé. Et c’est très dangereux pour l’avenir de notre pays. Mais les technocrates s’en foutent, ils ne s’en rendent même pas compte…, c’est affolant ce dédain, ce mépris. Cela coûtera définitivement cher à Macron s’il ne redresse pas la barre dans ce domaine…

Il faudrait qu’il apprenne la modestie. Qu’il ne se pense pas si intelligent. Mépriser les gens comme il le fait… Jupiter, c’est bien, mais terre à terre, c’est mieux  ! Pouvez-vous me dire en quoi il change la vie des gens  ?

Les élus se sont réunis lors du Congrès des maires fin novembre. Partagez-vous leur colère ?

Les maires ont raison de gueuler contre l’État. Il faut dire qu’ils ont fait fort : il n’y a plus de compensation et on nous enlève de l’argent au nom de la péréquation… (mécanisme de redistribution, NDLR). Ce que nous vivons actuellement, c’est une prise de pouvoir des technocrates sur les élus locaux.

Supprimer la taxe d’habitation sur le dos des communes, c’est populaire, bien sûr, c’est sexy. Mais seulement dans un premier temps, car si l’État nous dit qu’il compensera à l’euro près, nous savons bien que cela ne tiendra pas dans la durée. Et, à ce moment-là, il faudra faire des choix et diminuer les services publics locaux. Certaines communes commencent d’ailleurs à le faire aujourd’hui même. Et puis, c’est tellement loin de l’esprit de décentralisation, de l’autonomie financière des collectivités locales, pourtant garantie par la Constitution. Ce n’est pas en méprisant les élus locaux qu’Emmanuel Macron parviendra à moderniser le pays…

Faut-il craindre une vague populiste lors des prochaines élections européennes ?

Le populisme n’est plus à craindre, il est déjà là  ! On le voit avec la pulvérisation du clivage politique traditionnel, remplacé par un autre clivage qui oppose les populistes à ceux qui ont une position centrale, qui n’est pas centriste, incarnée par Emmanuel Macron.

Il n’est pas centriste, car il n’est pas dans la conciliation, le pragmatisme, l’humanisme. Il est simplement dans le déroulement d’un programme technocratique de réhabilitation du pays, mais sans souffle, sans espérance. Le macronisme est avant tout une affaire de statistiques plus que de tripes  ! C’est ce qui dessert aujourd’hui Macron, c’est ce que les gens ressentent comme une attitude hautaine et méprisante, qui n’est peut-être que la froide indifférence du calcul d’un haut fonctionnaire aux intentions louables… Quels que soient le crédit et la vertu que l’on donne à ce calcul, les Français attendent mieux.

Les élections européennes risquent d’exprimer tous ces regrets et ces déceptions envers un président jeune et dynamique, en qui les citoyens fondaient beaucoup d’espoirs, aujourd’hui déçus. Puisque le clivage traditionnel n’existe plus, vers qui se tourner sinon les populistes  ? C’est l’alternative terrible, destructrice, le revers démocratique de la disparition du clivage droite-gauche qui hante toutes les démocraties occidentales.

En face, faut-il un front républicain ?

Le front républicain a vécu, il n’a plus de sens justement parce qu’il n’y a plus de clivage droite-gauche. Par définition, ce vieux clivage excluait tous ceux qui étaient en dehors et qui étaient frappés du sceau de l’anti-républicanisme. Souvenons-nous qu’il est apparu au moment de la première Assemblée nationale, sous la Révolution  !

Mais qui défend encore aujourd’hui la République  ? À mon grand désespoir, cette noble idée, celle de Victor Hugo, de Clemenceau, de Bonaparte aussi, paraît désuète. Le point de fracture ne se situe plus entre antirépublicains et républicains, il se situe entre des visions du monde différentes, entre conservatisme et progressisme, entre ouverture et repli, entre nationalisme et universalisme. Il faut être patient, le paysage politique se recompose, et dans cet intervalle il faut défendre avec force les valeurs auxquelles nous sommes attachés et qui sont constitutives de notre nation. Il y a une troisième voie pour les centristes… mais pas avec Macron  !

Vous êtes un des derniers barons-maires d’Île-de-France. Quel est le secret de votre longévité ?

Le travail  ! Je suis sur le terrain 7 jours sur 7 et je suis tous les chantiers moi-même. Je lis beaucoup, j’écoute les habitants et je décide. Cela peut sembler évident, mais peu de gens savent décider. Il suffit de regarder les tergiversations du gouvernement sur beaucoup de sujets, mais c’est un mal que je retrouve beaucoup autour de moi. «  Il est bien plus naturel à la peur de consulter que de décider  », disait le cardinal de Retz à l’époque de Louis XIV. Rien n’a vraiment changé depuis.

Je suis président du Syndicat des eaux d’Île-de-France, qui rassemble 150 communes franciliennes et j’ai aussi l’habitude de travailler avec mes collègues, quelle que soit leur appartenance politique, pour faire avancer les choses, y compris ceux qui, par idéologie, contestent le principe de la délégation de service public. Nous avons pourtant l’un des réseaux d’eau potable les plus performants du monde que nous serions incapables de gérer correctement si nous étions en régie. J’étais au Japon, en septembre dernier, pour le congrès mondial de l’eau. Les Japonais, qui gèrent leurs réseaux en régie, recherchent de nouvelles solutions, plus performantes. Et devinez quoi, ils me consultent pour se tourner vers la délégation de service public  ! Il faut aussi être à l’écoute des gens. Ils m’arrêtent dans la rue, quand je vais prendre mon café, et je peux passer une heure avec eux. La différence, c’est l’action au service des gens. On aurait certainement évité le mouvement des Gilets jaunes si Emmanuel Macron avait fait preuve de plus d’écoute et de moins d’arrogance. Il manque d’expérience…

André Santini sortira en janvier un livre d’entretien avec Mireille Dumas.

 

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